L’Audiovisuel Extérieur de la France: le monde par le petit, petit bout de la lorgnette

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D’emblée une explication : Pourquoi ce billet ? Pourquoi maintenant ?

L’Audiovisuel Extérieur de la France est un outil de notre rayonnement culturel, c’est une évidence. Diffuser notre pensée, notre vision du monde en langues étrangères est un pari, non plus sur l’avenir, mais sur le présent dont nous ne maitrisons pas assez les enjeux.

Séjournant à Londres très régulièrement, j’ai pu étudier de près le fonctionnement de la BBC, j’ai reçu un choc devant une force de frappe aussi organisée et structurée.

J’ai alors songé à nos improbables débats sur les structures de notre audiovisuel extérieur, l’émiettement des tutelles, le manque de moyens malgré des efforts. Et comme nous n’avons pas pu étudier, ni voter, le budget ces deux dernières années pour cause d’absence de majorité sénatoriale, nous n’avons pas pu débattre de ces questions dans le cadre normal de l’étude des missions budgétaires.

L’audiovisuel extérieur en langues étrangères, c’est la voix de la France entendue et comprise par des millions de personnes qui ne parlent pas le français. C’est une certaine vision du monde et de la politique, c’est notre marque de fabrique à l’heure de la mondialisation, de la lutte contre les extrémismes et les totalitarismes. Pour beaucoup la voix de la France reste indéfectiblement attachée à celle de la liberté et des droits de l’homme.

D’où l’importance vitale, le mot n’est pas trop fort, d’un audiovisuel en langues étrangères puissant et volontaire.

Ce billet n’est qu’un billet d’humeur et de suggestions. Il est sans doute carencé, mais il devrait pouvoir servir de base un jour ou l’autre, à une réflexion plus constructive.

Je remercie à ce stade Madame Saragosse, Présidente de France Médias Monde, du temps qu’elle a bien voulu me consacrer.

Hillary Clinton disait, le 2 mars 2011, devant le Comité sénatorial des Affaires étrangères américain « Nous sommes engagés dans une guerre de l’information » et ajoutait  « Nous sommes en train de perdre cette guerre ». Cette remarque semble tout aussi valable et cruelle pour notre pays.

Sommes-nous armés face à cette guerre internationale ?

Pour répondre à cette question, je me suis livrée à une petite étude portant sur l’utilisation des langues étrangères par France Médias Monde (anciennement l’Audiovisuel Extérieur de la France) qui regroupe France 24, RFI et Radio Carlo Doualiya (radio en langue arabe).

Je vous le dis d’emblée: France Médias Monde, c’est un bien petit monde.

Commençons par nos voisins britanniques, dotés de la prestigieuse BBC, nos amis allemands, en passant par les Chinois, les Russes, tous développent et s’adaptent à cette guerre d’influence.

La CCTV chinoise dispose de 6 chaines de télévision à l’international (anglais, espagnol, français, russe, arabe et une chaine visant le continent africain), la chaine russe RT diffuse en 4 langues (russe, anglais, arabe et espagnol), le BBC World Service diffuse ses émissions radios dans une trentaine de langues et des émissions de télévision en arabe, persan, anglais et russe.

De son côté France 24 est disponible en 3 langues (français, anglais, arabe), RFI en français et 12 langues étrangères.

Néanmoins, on peut se demander la pertinence de certaines de ces langues… Pourquoi avoir un service radio en roumain, langue peu stratégique (celui de la BBC a disparu en 2009 !)

Pourquoi avoir deux services en portugais (un en portugais et un autre en portugais du Brésil) ? Quelques variations linguistiques justifient-elles vraiment ce doublon ?

En fait, les stratégies de ces différentes entreprises sont évolutives et s’adaptent aux nouvelles réalités internationales.

Un exemple de réactivité: en 2005, la BBC a fermé 12 de ses services linguistiques centrés sur l’Europe afin de les redéployer vers la zone asiatique et moyen-orientale.

Le seul site du BBC World Service propose un suivi de l’actualité sur 5 continents en 31 langues dont 14 pour les aires asiatiques. Sa concurrente américaine (Voice of America) en compte 45.

Dans le même temps, RFI a supprimé 5 langues européennes en 2009 et une langue asiatique, puis rajouté 2 langues africaines.

Difficile de s’expliquer, sauf pour des raisons de coûts, l’absence de services télévisés en persan ou en russe alors que ces langues sont disponibles, certes en temps compté, sur RFI.

Des chaînes comparables existent chez nos concurrents et ces zones linguistiques sont plus que jamais stratégiques.

Est-il besoin de souligner tout l’intérêt de diffuser en persan notre vision de la politique régionale et, en particulier, du dossier du nucléaire ou du conflit syrien ?

Le réseau audiovisuel français reste encore trop cantonné au monde du XXIème siècle et à l’Afrique francophone pour RFI. Il semble que le recentrage géostratégique auquel nous avons assisté ces dernières décennies n’ait eu aucun effet sur cet audiovisuel extérieur, ou alors à la marge.

La Russie, les pays asiatiques, le monde arabo-musulman dans sa complexité et même l’Amérique latine, sont laissés pour compte. Même s’il faut noter l’initiative heureuse de Marie-Christine Saragosse, la nouvelle directrice de France Médias Monde qui diffuse 2 heures en espagnol à destination de l’Amérique du sud.

Question de structure, d’argent ou de volonté politique, voilà le triptyque, l’équation à laquelle il faut essayer de trouver une réponse.

Les structures en place sont-elles satisfaisantes ?

Notre audiovisuel est éclaté entre France Médias Monde et TV5. On peut s’interroger sur la cohérence d’avoir un groupe unique qui proposerait des services harmonisés à destination de publics différents.

Pourquoi, le téléspectateur de France 24 en anglais, l’auditeur de RFI en persan, seraient-ils limités à de l’information? Ne voudrait-il pas se voir proposer des films, des séries, des concerts ou des documentaires sous-titrés.

Bien entendu TV5 est une chaîne généraliste que nous avons en partage avec les pays francophones, mais ne pourrions-nous pas tenter une harmonisation des programmes et proposer des bouquets avec ces deux entités, l’une d’information en continue, l’autre avec des films, de la culture, de l’information traditionnelle, le tout susceptible d’être sous-titré.

Il faut sérieusement repenser l’organisation. Même si la fusion ne semble pas opportune, ni la réponse appropriée, il n’est pas douteux qu’une coopération plus intense soit bienvenue.

Si nous partons des structures existantes, notre audiovisuel extérieur est-il bridé par les seules questions financières ?

J’entends déjà les commentaires en cette période de disette budgétaire, le financement de FMM est déjà important, certes.

Je ne mentionnerais pas la chaîne du Qatar Al Jazeera, au budget improbable, mais la BBC qui dispose de plus de 20 000 employés pour un budget de 4,7 milliards d’euros pour l’ensemble du groupe (chaînes de Radio, télévision dont la fameuse BBC News) et un budget de 287 millions d’euros et 2 400 journalistes uniquement pour du BBC World Service.

La chaine russe RT a plus de 2 000 employés pour 350 millions de dollars de financement de l’état russe, la DW allemande 271 millions d’euros pour plus de 1 500 employés.

Et France Médias Monde par rapport à de tels concurrents ? FMM dispose d’un budget alloué par l’état qui s’élève à 240,3 millions d’euros, plus des ressources propres comme la publicité, soit un total de 251,8 millions d’euros pour environ 1 400 employés.

Et enfin selon le South China Morning, le gouvernement chinois a affecté 6,6 milliards de dollars en 2009 au développement de ses médias à l’étranger. Les chiffres français, qui semblaient importants, font donc pales figures comparés à nos principaux concurrents.

Cependant, l’argent ne fait pas tout, et c’est peut-être notre chance.

Ainsi malgré un budget généreux, la chaine anglaise de la CCTV, CCTV international, n’a pas l’impact escompté car elle affiche une trop grande influence de l’état chinois pour être crédible.

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De même la chaîne russe, et on le constate à chaque minute de ce week-end de crise ukrainienne, est bien la voix du Kremlin, passionnante mais dont l’objectivité peut sérieusement être mise en doute.

France Médias Monde peut donc jouer, et doit jouer, cette carte de la qualité à condition d’avoir les moyens suffisants pour ne pas faire de la figuration et enfin toucher ces nouveaux téléspectateurs et auditeurs asiatiques, sud-américains, et du Golfe persique où les enjeux économiques diplomatiques et stratégiques sont capitaux.

Quelques pistes peu onéreuses pourraient être envisagées : une meilleure utilisation du numérique, une évaluation et une révision complète des aides aux associations, Forum et autres comités théodules, en charge de près ou de loin de la francophonie.

1/ S’appuyer sur le numérique : Le numérique doit aussi être plus utilisé, ainsi en 2012 le Pew Research a « élu  » le groupe RT (la télévision russe internationale) comme étant la chaine internationale la plus populaire sur YouTube. Elle utilise YouTube comme outil de diffusion à l’échelle mondiale, laissant loin derrière les autres compétiteurs dont France 24. La situation n’est guère différente aujourd’hui…

2/ Revoir complètement nos actions et les financements des « outils » (et je suis aimable ….) de la défense de la francophonie ! Dans une confusion et la multiplicité des « entités »  où francophonie rime avec cacophonie, enfin utiliser les fondations et le mécénat pour collecter des fonds.

Nous subventionnons des associations dont personne ne connait concrètement les actions au seul prétexte de l’action extérieure de la France dans le Monde.

D’ailleurs, nous savons que certains organismes ajoutent un volet francophone à leurs projets pour capter ces subventions attribuées plus facilement.

Mais qui connait l’association « Sources d’Europe » qui a reçu 400 000 euros de subventions ? Ou l’association pour « l’Union de la démocratie en Europe » qui a perçu 90 000 euros, 20 000 euros pour la « Radio Européenne Nantaise », 90 000 euros pour « l’association démocratique des français à l’étranger » et la liste est longue…

Une vérification des supports et une sérieuse évaluation des résultats des actions subventionnées s’avèrent indispensables pour réaffecter, le cas échéant, ces sommes à notre audiovisuel extérieur.

Il n’est pas douteux que les petits ruisseaux font les grandes rivières.

3/ Mieux utiliser la formation et les ressources humaines de notre audiovisuel extérieur grâce à nos communautés.

On pourrait également penser, à ce stade, à favoriser une formation des journalistes aux langues rares. Sur le contingent des 17 000 heures de formation prodiguées, aucune initiative en matière d’apprentissage des langues rares aux journalistes n’est évoquée.

Je suggérerais aussi de miser sur le vivier linguistique français. Nous disposons en France de locuteurs de turc, russe, persan, arabe et chinois. Ces Français d’origines étrangères sont un atout que nous ne prenons pas assez en compte.

Si nous comparons à l’audiovisuel des USA ou d’Israël, on peut noter que ces pays ont l’habitude de rechercher les atouts et les avantages au sein de leur population multiculturelle. Sachons tirer profit de notre diversité culturelle, il est grand temps.

4/ La création de la fondation France Médias Monde pour attirer des financements privés comme le permet la loi sur le mécénat.

Des entreprises pourraient ainsi financer la holding et apporter les sommes nécessaires au développement de France 24 en espagnol et dans les autres langues prioritaires (persan, russe, chinois). De nombreuses entreprises françaises seraient heureuses de parrainer le développement des antennes de France 24 dans des langues qui seraient autant de nouvelles zones d’influences pour eux et pour notre économie et notre rayonnement.

Il conviendrait bien entendu de réglementer ces dons pour assurer aux journalistes toute leur indépendance et leur liberté de ton. Mais le déficit et le manque de budget ne sont-ils pas aussi des entraves à leur liberté d’action ?

Des pistes donc et une marge de progrès importante dans le secteur de l’audiovisuel extérieur de la France. Il faut montrer une détermination et une volonté de rayonner aussi en langues étrangères par France Médias Monde, mais aussi, sans doute, par nos élus dont l’exemplarité en la matière est vraiment relative…et bien entendu par un renforcement de l’étude des langues rares dans le cadre scolaire.

Un programme, une ambition, une impérieuse nécessité.

Nathalie Goulet

Sénateur membre de la commission des affaires étrangères et la défense

Vice-présidente du groupe d’amitié France-Pays du Golfe, France Turquie et France-Chine

Présidente du groupe France-Yémen

 

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